LE CHEVALIER YVAIN

 

En ait ire ou dépit qui voudra, mais, sans délai ni retard, je vous conterai, d'Yvain Le Chevalier l'étrange aventure telle que lui-même, naguère me la narra.

Le Chevalier Yvain est là, blotti contre la muraille. Il n'a rien, pas même fétu, que les habits dont il est vêtu. Le Chevalier est là, et il a grand froid. Le bel Yvain est là, et il a grand peur. Il est là dans ce pays hostile et silencieux, ne songeant ni à boire ni à manger. Il est là dans ce pays gris et triste où il ne retrouvera pas les aises et plaisirs auxquels il est accoutumé. Le Chevalier est là et se souvient. Le Chevalier Yvain se souvient et il éprouve grandes contrition et repentance.

Le Chevalier se souvient des heures de liesse passées en compagnie de la Reine Guenièvre. Il se souvient du papegai de la Reine, cet oisel au plumage multicolore qui sait parler comme un chrétien, qui sait jurer et sacrer comme un païen.

Le Chevalier pense à ses amis, à Lancelot, à Perceval, à Merlin à tous les autres. Il regrette le temps de leurs jeux, des tournois qui les opposaient, au cours desquels ils essayaient leurs jeunes forces sous le doux regard de leur Reine adorée. Il pense à ce moment fatal où ce regard s'est durci. Il pense à cet instant tragique où, lui, Le Chevalier félon a enfreint la Loi, a mérité son juste châtiment en s'oubliant (quelle vilenie !) à regarder lubriquement sa souveraine.

Le Chevalier Yvain se cherche des excuses : la Reine est si avenante ! Comment serait-il parvenu à empêcher son regard de s'attarder sur ses formes généreuses ? Comment aurait-il réussi à empêcher son regard d'être attiré par les genoux ronds de la Dame ? Comment aurait-il pu empêcher son regard de remonter, lentement, doucement, tendrement le long des cuisses pleines et d'aller se perdre en ces lieux mystérieux où s'épanouit, tel un bouton de rose, la féminité...

Le Chevalier se repent, le rouge monte à ses joues...

Sa main ne lui obéissait plus. Posée sur son propre sexe, elle le pressait convulsivement... Et ce fut l'orgasme... Son gémissement attira l'attention de la Reine. Il n'avait pas encore détourné son regard. Il n'avait pas encore retiré sa main. Et Guenièvre comprit tout. Et Guenièvre le chassa...

Et c'est ainsi qu'il est là. Le bel Yvain tente de ne plus penser à ce triste moment. Il dirige sa pensée vers sa mie, la douce Marjolaine aux cheveux d'or. Il ne l'a point revue depuis son bannissement. Que va-t-elle penser de sa scélératesse ? N'a-t-il pas renié la foi qu'il lui avait jurée en pensant à une autre ? Saura-t-elle comprendre qu'en cet instant, il n'était plus maître de lui ?

Un bruit soudain le trouble. Qu'est-ce donc ? Des amis ? Il n'en a plus à cette heure. Une troupe d'ennemis sans doute. Les Sarrasins ? Ou bien le Roy Arthur qui le poursuit et veut punir le félon qu'il est ? Il se rencogne contre la muraille. Il se serre si fort contre elle qu'il en fait presque partie. Il écoute. Quelle arme le secourra ? Il regarde alentour et ne voit nulle aide. Il ne voit point comment échapper ! Que n'a-t-il autour de lui ses fidèles compagnons ! Il écoute, espérant que le danger saura l'éviter. Il prie les saints du ciel. Le courage le fuit. Son sang se glace dans ses veines, son cur se serre. Il sent le froid du trépas. Serait-il donc couard, lui dont la vaillance faisait l'admiration de tous ? Mais le ciel lui est venu en aide. Le bruit qui le terrorisait s'éloigne. Il est sauf.

Il reprend le fil de ses sombres pensées, qui ramènent son esprit troublé à Marjolaine-aux-cheveux-d'or. La reverra-t-il seulement ? Offrira-t-elle à nouveau à ses caresses la ferme douceur de ses seins d'albâtre ? Offrira-t-elle à nouveau à son désir, la chaleur de son ventre ?

La gravité de sa faute lui apparaît irréparable. Quel saint implorer ? Quel pèlerinage entreprendre ? Il ne sait... Mais il se met tout de même en prières. Les larmes sont proches de ses yeux. Que narrera-t-il à ses parents qui tant sont fiers de lui, de sa présence à la Table Ronde ? Ne vont-ils point le renier ? Il pense aussi à son cousin qui va se gausser de lui. Son orgueil a mal, mais il est trop tard. Son châtiment doit être consommé. Il doit boire l'amère potion qu'il a justement méritée.

Son esprit revient parfois, malgré lui, à la vision merveilleuse de la Reine Guenièvre. La tentation le reprend et durcit son bas-ventre. Mais, vite, il chasse cette folle pensée. Devenir, ne fût-ce qu'une fois, l'amant de celle-ci, c'est pure démence. Comment peut-il encore songer à telle vilenie ? N'a-t-il point été chassé pour avoir dévoilé son désir ? Son esprit est tiraillé. D'une part la repentance de sa faute, et d'autre part, le désir de caresser le corps de la Reine, de le sentir vibrer sous lui, de pénétrer sa chaleur. Ne serait-ce point là plaisir divin ?

Mais son châtiment est infernal. Etre seul ici, dans le froid et le silence...

* * * * *

Un bruit... Comme une sonnerie.

Puis d'autres bruits...

Les élèves du Lycée de la Table Ronde quittent leurs classes en bavardant, comme le font tous les lycéens lorsque le cours est terminé. Yvain Le Chevalier, élève de terminale, n'a pas été vu par Monsieur Leroy, surveillant général. Sa punition ne sera donc pas trop dure.

Madame Guenièvre, Reine de son prénom, passe son visage par l'encadrement de la porte et appelle :

- Le Chevalier, voulez-vous entrer, j'ai à vous parler.

- Oui Madame.

Il entre et s'approche de son professeur, humble, soumis, attendant la suite du châtiment. Quelques heures de retenue sans doute. Un léger sourire, bref, très vite réprimé, illumine son visage. Il vient d'imaginer, un court instant, le motif tel qu'il aurait à le faire signer par ses parents : "S'est masturbé en regardant la culotte de son professeur."

Mais madame Guenièvre, son fidèle perroquet installé, comme toujours, sur son épaule, s'adresse à nouveau à lui :

- Et bien, mon petit Yvain, vous vous laissez aller ?

- ...

Il baissait la tête.

- Vous pensiez à Marjolaine ? C'est votre amie je crois. On vous voit toujours ensemble dans les couloirs, dehors, partout... Elle vous laisse avec vos désirs sans les satisfaire ?

- Non...

Visiblement ses chaussures avaient pour lui un intérêt particulier ;

- A Qui ? Une chanteuse ? Une actrice de cinéma ? Une top model ???

- Non...

Son nez allait rejoindre le bout de ses pieds si elle continuait ainsi.

- Mais qui alors ? Vous ne me ferez pas croire que vous, un jeune homme de plus de vingt ans, séduisant et intelligent de surcroît, êtes frustré au point de vous masturber comme lorsque vous étiez plus jeune ? Alors, à qui pensiez-vous ?

- A vous, madame.

Il avait prononcé ces mots dans un souffle, et son visage s'était empourpré.

- A moi ?

- Oui.

Il rougissait de plus en plus.

- Je vous plais donc ?

- Oui. Beaucoup.

Madame Guenièvre n'entendit ces mots que parce qu'elle s'était rapprochée de lui au point de le toucher.

- Tu me plais aussi

Et elle le toucha, ses mains se posèrent sur ses épaules et elle lui tendit ses lèvres. Le baiser terminé, elle lui souffla

- Je serai ta Reine, aussi longtemps que tu voudras rester mon chevalier, Yvain.

Et on entendit le perroquet qui, de sa voix nasillarde, répétait : "Chevalier Yvain, Chevalier Yvain..."