BIEN MAL AQUIS NE PROFITE JAMAIS

 

Ce matin-là, au sixième étage d'un immeuble du dix-huitième arrondissement, un immeuble qui avait connu des jours meilleurs, tout commença mal pour Bruno Vateur, un chercheur qui, jamais, n'avait rien trouvé (même pas une compagne !), un inventeur qui, jamais, n'avait inventé quoi que ce soit, et qui, est-ce surprenant?, se trouvait au chômage. Il est loin le temps où le Général de Gaulle s'étonnait de ne rencontrer que des chercheurs. De nos jours, les entreprises ont besoin de "trouveurs". Il n'y a pas de place pour les autres.

Et pourtant. Et pourtant, il avait un rendez-vous avec un éventuel employeur, à neuf heures précises. Bien décidé à décrocher un emploi, il avait réglé son réveil pour cinq heures. Ledit réveil avait sonné, réveillant tout le quartier... sauf Bruno Vateur dont le sommeil était un peu trop profond. Aussi ne se leva-t-il que peu avant l'heure de cet entretien. Il bondit dans sa salle de bains, se jeta sur son rasoir (à main) s'entailla le menton, une joue, la gauche, puis la droite, se coupa légèrement l'aile du nez, et c'est le visage en sang qu'il se précipita dans sa baignoire pour prendre une douche... Bien évidemment, puisqu'un malheur n'arrive jamais seul, il chut, ajoutant à ses coupures une jolie bosse, juste au-dessus de lil droit, bosse qui ne tarda pas à prendre une jolie teinte violacée. Il enfila bien vite ses vêtements et prit place devant la glace murale pour se coiffer... L'étendue des dégâts dépassait tout ce qu'il avait pu imaginer. Les estafilades, la bosse lui faisaient un visage comparable à un paysage lunaire, évoquant un pays du tiers monde après le passage d'un cyclone.

Mais enfin, il n'allait pas se laisser arrêter par de tels détails. Un emploi a quand même une importance telle qu'il ne faut pas laisser échapper la moindre opportunité. Il avala, en se brûlant, une tasse de café, et sortit sur le palier pour prendre l'ascenseur. Celui-ci était, comble de malchance, en panne, aussi se précipita-t-il dans l'escalier. Il dévala quatre à quatre les six étages qui le conduisirent au rez-de-chaussée, cela sans glisser, sans tomber... Ses malheurs semblaient terminés... Il s'en trouva tout ragaillardi et se précipita, coudes au corps vers l'arrêt de l'autobus... et bientôt ventre à terre... Il avait glissé sur une crotte de chien, un misérable étron oublié par un animal distrait ou peu soigneux. Il en est quelques-uns chez nos amis à quatre pattes. Au moment où il se relevait, il vit passer devant lui, fier et arrogant au volant de son véhicule, le chauffeur de l'autobus qui le regarda au passage avec un sourire moqueur.

Et Bruno Vateur perdit son sang-froid. Il poussa un long hurlement, un hurlement à glacer le sang, un hurlement tout droit hérité (sans frais de notaire ni taxe fiscale) de ses ancêtres australopithèques. Les quelques personnes qui étaient présentes sur le trottoir s'empressèrent de tourner le dos, les talons, et s'éloignèrent rapidement. En voyant ce mouvement d'ensemble, qui aurait pu être le clou de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Moscou, Bruno se reprit, remit de l'ordre dans sa tenue, et se rendit à la station de taxis la plus proche.

Il dut discuter, argumenter, parlementer, négocier, insister, montrer qu'il avait quelque argent avant d'être autorisé à pénétrer dans le véhicule. Son aspect extérieur n'était peut-être pas des plus rassurants pour le conducteur du taxi.

Enfin, il prit place, et ses aises, sur la banquette, donna l'adresse de son lieu de destination, et ferma les yeux. Il pouvait enfin souffler. Il lui était arrivé tant de choses en une seule petite demi-heure ! Il était maintenant à l'abri de tout incident...

Il étendit ses jambes et sentit un objet qui le gênait. Il rouvrit les yeux, et vit, à ses pieds, un sac de sports, l'un de ces sacs où les sportifs parviennent à caser tout leur équipement, leurs produits de dopage, de soins plutôt, leur nounours fétiche, divers grigris et porte-bonheur...

Foncièrement honnête, Bruno s'adressa à son pilote :

- Monsieur, l'un de vos clients a oublié son sac

-...

Pas de réponse.

- Monsieur...

Il constata alors que son chauffeur occasionnel avait sur les oreilles les écouteurs d'un baladeur réglé, comme il se doit, à pleine puissance. Aussi il n'insista pas et entreprit une exploration du sac.

C'était bien celui d'un sportif. Celui d'un joueur de football pour être précis, car il reconnut les chaussures à crampons, le flottant, les chaussettes montantes. Il reconnut également le club dont ce joueur faisait partie. Un club du nord de la France...

Au fond du sac, il découvrit, non un ours en peluche comme il le supposait, mais un gros, un volumineux, un énorme paquet de papier brun. Il déchira ce discret emballage et vit qu'il s'agissait d'un paquet de billets de cinq cents francs. Quelle somme pouvait-il bien y avoir ? D'après l'épaisseur du paquet, elle devait être considérable ! Au moins égale à un gain au loto sportif ! De quoi vivre des mois, des années, tout le restant de ses jours sans doute, sans travailler! Il commença à faire des projets d'avenir : placé à neuf pour cent, cet argent...

Il n'eut pas le temps d'aller plus loin dans ses spéculations car il était arrivé à destination. Il régla (avec son argent personnel) puis descendit de la voiture de louage, le sac à la main. Mais, au lieu d'entrer dans l'immeuble où il était attendu, il reprit, à pied cette fois, le chemin de son domicile, heureux de sa bonne et nouvelle fortune.

C'est sans encombre qu'il parvint à la porte de son immeuble, sans ennui aucun qu'il la franchit, sans problème que l'ascenseur, enfin réparé, le conduisit à son palier. Il entra dans son studio, referma la porte avec soin, et vida le contenu du sac sur son lit. Il effectua le tri des objets. Les accessoires divers se rapportant à la profession du précédent propriétaire, dont il savait qu'il ne dirait ni ne demanderait quoi que ce soit, prirent le chemin le plus direct vers le sous-sol : le conduit du vide-ordures. Il ne resta bientôt plus que le paquet.

Bruno l'ouvrit et commença à compter. Jamais il n'avait vu autant d'argent à la fois ! Etait-ce le "salaire" d'un seul joueur ? Etait-ce celui de l'équipe entière ? Bruno n'en savait rien, mais, devant l'imposante somme étalée devant lui, plus de deux millions de francs, il penchait pour la deuxième solution. Il se dit aussi que le match devait être rudement important pour valoir un tel prix. Il pensa, un instant attendri, à la tête que feraient les coéquipiers de ce joueur, ou ses dirigeants si l'argent était destiné aux adversaires, mais bientôt écarta cette pensée malsaine: l'argent était à lui et il en ferait bon usage.

Toute la journée, il compta et recompta ses billets. Et peu à peu, la peur entra, insidieuse, en lui. Il n'avait pas peur du footeux, ni de ses coéquipiers, mais d'un éventuel voleur. Lui qui n'avait jamais rien possédé que son appartement, son modeste logement, se trouvait maintenant à la tête d'une fortune. Et qu'il ne pouvait même pas déposer à la banque, incapable qu'il était d'en justifier l'origine.

Il ne dormit pas de la nuit, retournant sans cesse le problème : comment mettre cet argent en sécurité. Au matin, il avait trouvé la solution : il allait vendre son appartement de la ville, et, avec le produit de cette vente, il allait acheter une bicoque au fin fond de l'Auvergne, une maison isolée où il n'aurait rien à redouter.

Il trouva, le jour même, un agent immobilier, que les scrupules n'étouffaient pas, et qui lui proposa d'échanger purement et simplement son studio du dix-huitième contre un buron qui valait, au bas mot, dix fois moins que l'appartement. Mais Bruno était pressé et ne trouva rien à redire à l'échange, ne demanda aucune somme compensatrice. L'homme d'affaires se frotta les mains de satisfaction. On le comprend. Aisément.

Et c'est ainsi que, deux jours après le début de son aventure, Bruno Vateur se retrouva dans les monts du Livradois, à quelques kilomètres d'Ambert, ville si bien chantée par Henri Pourrat, si bien moquée par Jules Romains, si joliment mise en musique par Emmanuel Chabrier. Son buron, sa jasserie, sa vieille ferme sans étage et au sol de terre battue était aussi isolée qu'il avait pu le souhaiter, dans un lieu désertique où l'on ne voyait à perte de vue, que landes et bruyères. Bruno Vateur était heureux. Son argent, son précieux argent était caché dans une armoire, sous une maigre pile de draps.

Un jeudi, il se rendit, comme chaque semaine à Ambert pour y faire son marché. Comme chaque semaine aussi, il acheta, à la maison de la presse locale, un journal, car il ne voulait tout de même pas se couper complètement du monde. Comme chaque jeudi depuis son emménagement, il s'installa à la terrasse d'un café, commanda un chocolat chaud et deux croissants, et commença sa lecture.

Dès la page deux, il fut atterré. On venait de découvrir, à trois pas et un saut de sa nouvelle demeure, le cambriolage d'une jasserie toute semblable à la sienne. Ses croissants lui restèrent en travers de la gorge. Ainsi donc, même dans cet endroit reculé, même en ce lieu que, seuls, les corbeaux approchaient, il y avait des gens malhonnêtes. Que faire ? D'autant plus que le ou les coupables couraient en toute liberté!

Il ne perdit pas de temps, et se rendit chez un serrurier, un artiste, ainsi que lui avaient dit, assuré les Ambertois, pour lui commander une porte blindée, avec une ouverture à secret, une porte sûre, parfaite, inviolable. Une porte "aussi difficile à ouvrir que les mâchoires de la mort" avait-il dit.

Puis, armé d'un fusil dont il avait fait l'emplette, il regagna son domicile. Là, s'écorchant les mains sur le bois rugueux des outils, il creusa, dans le roc, dans le granit originel, une cave dont l'accès se trouvait sous son lit. En effet, là, son argent serait en sécurité. Une porte inviolable et pas de mur que l'on puisse démonter pierre à pierre, pas de béton que l'on puisse effriter, rien qu'une porte qu'il recouvrirait de la même terre battue que celle qui composait le sol de sa demeure. Il passa à ce travail pénible des heures, des jours, des semaines, creusant le jour, veillant la nuit. Le serrurier lui avait donné des mesures bien précises, et, sans cesse, il vérifiait, mesurait.

Et le jour vint où tout fut prêt. Il avait le visage piqué par les éclats de pierre, les paupières endolories, les mains saignantes, le dos brisé... Mais le trou était achevé. Aux bonnes dimensions. Le lendemain, le serrurier arriva, ayant respecté toutes les consignes de discrétion de son employeur. Il avait tu à chacun l'objet de ses travaux, avait dissimulé son chef-duvre, s'était rendu nuitamment sur les lieux où il devait officier. Le monde entier ignorait qu'une porte spéciale allait être posée dans ce vieux buron auvergnat.

Tous deux s'attablèrent, en attendant l'aube, devant un saucisson, un fromage, une boule de pain et une bouteille de bon vin.

- Vous verrez ça en place, et vous m'en direz des nouvelles. Voilà douze nuits, pas moins, que je ne me suis pas couché pour être prêt.

- J'ai, moi aussi travaillé nuit et jour. Et l'ouverture est à la bonne taille. Au millimètre près.

Et, dès le lever du jour, les deux hommes se mirent à l'ouvrage. Attentif, muet d'admiration devant l'habileté de l'ouvrier, Bruno Vateur passait les outils. Et la porte fut mise en place. Les ressorts, invisibles la rendaient légère comme une plume. Le serrurier invita Vateur à en vérifier l'équilibre. Celle-ci bougeait sans effort, aérienne comme un souffle, malgré ses kilos d'acier suédois.

- Un oiseau la fermerait, mais une bombe atomique n'en viendrait pas à bout.

Ensuite, on passa à la serrure. Le jour tirait à sa fin et Bruno Vateur commençait à perdre patience. Enfin la dernière vis glissa dans son logement. La porte était prête.

Bruno Vateur passa le premier, entra dans la petite cave, son magot sous le bras. Il posa le précieux paquet sur l'étagère où brûlait, tremblotante, une bougie... Le serrurier l'avait suivi, referma sur eux la porte et se tourna vers son client :

- Pour ouvrir la porte, vous pourriez utiliser un canon, cela n'y ferait rien. Mais, en déclenchant le mécanisme secret, vous n'aurez aucun problème. Il vous suffit...

Et l'homme se mit à suffoquer, porta les mains à sa gorge. Il avait du mal à respirer, son visage se couvrit de gouttes de sueur, puis il s'effondra, succombant à un infarctus...

Vateur se jeta sur lui, l'empoigna aux épaules, le secoua, tenta de lui faire la respiration artificielle, de lui donner un souffle de vie... En vain. Le serrurier avait cessé de vivre. Alors, il se rua contre la porte, s'y déchira les doigts, y perdit les ongles, s'acharna avec sa pioche. La porte, cette porte qui devait lui apporter la sérénité, résistait, ne frémissait même pas.

Alors, Bruno renonça, prit ses billets, s'assit à côté du défunt, et se mit à pleurer, silencieusement. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Il songeait à sa demande : une porte aussi dure à ouvrir que les mâchoires de la mort.